5.1 Glaciers et sociétés alpines

Les rapports qu’entretiennent les sociétés avec les glaciers varient en fonction de l’intérêt qu’elles leur portent, de la rapidité et de l’intensité des changements des environnements glaciaires et des facteurs auxquels les sociétés attribuent ces changements.
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Les relations entre les êtres humains et les glaciers ont toujours été ambiguës. Aujourd’hui, les glaciers constituent l’un des emblèmes de l’environnement alpin, notamment en termes d’exploitation touristique. Mais les rapports avec les glaciers ont longtemps été marqués par la méfiance. Le milieu du Moyen Age (1000-1250 ap. J.-C.) est caractérisé par un optimum climatique, les glaciers occupant une position similaire à l’actuelle. Dans certaines régions, comme par exemple en Valais, les glaciers étaient alors une importante source d’eau pour l’irrigation.

La péjoration climatique du Petit Age Glaciaire (cf. fiche glaciers 4.6) provoque une récurrence importante des glaciers alpins. Des pâturages et des alpages sont envahis par la glace et certaines prises d’eau de canaux d’irrigation sont détruites. Certains glaciers donnent naissance à des avalanches de glace ou à des débâcles glaciaires (cf. fiche glaciers 6.2). Ceci contribue à donner aux glaciers un aspect diabolique, que les populations alpines ont tendance à considérer comme une punition. Les nombreuses légendes liées aux glaciers, à partir de la fin du Moyen Âge, témoignent de ce changement, à la fois climatique et dans la mentalité des populations vivant à proximité des glaciers

La légende de la Vache blanche est particulièrement intéressante (fig. 1). Elle se retrouve dans les différentes régions de montagne indo-européennes, du Tibet aux Pyrénées, par exemple dans le Lötschental, en Valais. La vache blanche représente la réalité ambiguë du glacier, à la fois pourvoyeur d’eau et envahisseur d’alpages, source de vie et semeur de mort. Dans la tradition chrétienne, les catastrophes naturelles sont synonymes de punition divine. Le glacier devient donc une « machine à purifier », une sorte d’allégorie du purgatoire (fig. 2). Les paysages de haute montagne changent radicalement avec la péjoration climatique du Petit Age Glaciaire. Le souvenir du paradis perdu se retrouve donc dans les légendes alpines et dans certains noms de lieu. Par exemple, le toponyme Tsanfleuron, qui donne le nom au glacier situé à l’ouest du Col du Sanetsch (VS), entre le Valais et le canton de Berne, signifie « champ fleuri ». Un autre exemple est constitué par le toponyme Prafleuri (pré fleuri), qui donne le nom à un glacier du Val des Dix (VS). La perte du paradis perdu mobilise des êtres surnaturels, comme le Dieu punisseur, le diable ou les sorcières (fig. 3). 

Vers la fin du XVIIIᵉ siècle, le tourisme se développe dans les Alpes. Avant l’alpinisme au sens moderne du terme, qui se développera plus tard, les touristes viennent avant tout pour admirer les glaciers des fonds des vallées. Dès 1780, de nombreux touristes affluent à Chamonix, parmi lesquels des célébrités telles Goethe, Chateaubriand, Madame de Staël, Byron, Hugo, Lamartine, Dumas, etc. Dans ce petit village au pied du Mont Blanc, on décompte entre 3000 et 4000 visiteurs en 1829. Ce chiffre va croître progressivement pour atteindre 5000 en 1850, 12’000 en 1865, 24’000 en 1892. La production iconographique de l’époque (Fig. 4) met en avant le côté sublime et grandiose des glaciers

Aujourd’hui, les glaciers sont devenus l’emblème du changement climatique. Des scénarios climatiques prédisent un réchauffement de +2°C en hiver et +3°C en été pour les Alpes suisses à l’horizon 2050. Cette augmentation va considérablement modifier le paysage alpin. En effet, on estime que la surface englacée va diminuer de 75% par rapport à la couverture de 1971-1990. De nombreux glaciers sont alors voués à disparaître, laissant à leur place des zones de roches et débris dénudées en attendant la colonisation lente par la végétation. Le recul des glaciers est aujourd’hui considéré par une grande partie de la société comme un indicateur visible du changement climatique induit par l’être humain. Ainsi, les campagnes de sensibilisation à la thématique du changement climatique utilisent souvent les glaciers, polaires ou alpins, pour véhiculer un message (Fig. 5 & 6)